Néon.
Elle était belle avec ses yeux fluos. Avec ses deux petits disques noirs flottant dans leur mer rouge. Elle était belle avec ses yeux qui suppliaient, avec le maquillage qui avait coulé en dessous. Elle était belle avec ses mains qui tremblaient, et ses petits seins qui se soulevaient trop vite.
Elle était belle. Elle était blême. Touchante dans sa détresse.
Et moi je me sentais cruel à lui répéter que non, il y en avait plus. Que non, elle allait pas en mourir. Que cétait normal que ça fasse mal. Que bientôt ça irait mieux.
Elle était émouvante dans sa vulnérabilité. Avec son front brûlant qui sappuyait sur mon épaule. Elle était émouvante avec sa voix cassée qui trouvait plus ses mots. Avec ses petits poings qui martelaient ma poitrine. Avec son petit corps qui sécroulait dans mes bras.
Elle était émouvante, tremblante, perdue.
Et moi josais pas la toucher, peur de lui faire mal. Et je savais pas quoi lui dire. Et je savais pas quoi faire pour arrêter ses pleurs.
Alors jai sorti un gramme de dessous le parquet, et je nous ai dessiné deux lignes. Deux petites lignes blanches. Et ses larmes se sont arrêtées. Elle a souri tristement et a inspiré sans rien dire.
Elle était belle avec ses yeux fluos. Avec ses pupilles dilatées, noyées dans les larmes et le sang. Elle était belle comme une enfant qui a grandi trop vite. Comme une petite fille qui a couru trop longtemps et perdu quelque chose en chemin.
Elle était belle dans sa naïveté. Elle était belle dans sa décadence.
Et moi je me sentais tellement con, de savoir faire que la détruire. De la voir se décomposer lentement et de pas savoir quoi faire. Que lenfoncer encore plus. De savoir que ça lui faisait du mal et de pas arriver à lui résister.
Elle était belle avec ses yeux fluos, ses petits pieds et sa grande tragédie.
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Un peu après le deuxième arrêt, Eva commence a douter sérieusement. Y a-t-il encore de loxygène ici? Les gens autour ont lair de respirer sans problème. Mais elle sent quelle arrive aux abords dun trou géant. Vide tournoyant dans sa poitrine. Juste au milieu. Juste en dessous de los principal. Celui qui est vertical. Un trou. Quelque chose qui serre dans ses poumons.
Il est huit heures du mat. Et il y a encore huit stations avant quelle descende. Seulement huit. Elle doit pouvoir tenir. Elle peut y arriver. Le trou grandit pourtant. Rapidement, il sétend. loxygène se fait rare. On dirait que personne le remarque. Lair vidé de son oxygène. Azote à 100%. Il faut quelle se concentre pour respirer. Ca brûle.
Opéra. Ses poumons sont en feu. Ou plutôt, il sont pas du tout. Ils sont un trou. Un grand vide qui se répand et qui tremble et amer. Opéra. Les portes souvrent. Et si elle descendait ? Tentation. Elle tient bon. Elle fait son devoir. Elle peut pas bouger de toutes façon. Comme un animal pris au piège, sauvage, elle peut pas bouger. Opéra. Les portes se referment. Elle est toujours cramponnée à la barre métallique. Articulations blanchies. Yeux vides. Regard sauvage, vague, perdu quelque part.
Perdue dans son propre ciel. Bleu dorage. Comme le passé. Comme de vieux souvenirs sur des nuages gris. Comme lenfance envolée. Comme trop de temps glissé entre ses doigts.
Perdue dans son propre ciel. Elle essaye de retrouver le chemin de sa raison, de penser à travers la brume, de se souvenir. Cétait quand la dernière fois quelle sest sentie heureuse ? Il y a des mois ? Des années ? Et finalement, le bonheur est-il autre chose quun mot ? Elle en doute. Cest sûrement rien quune illusion. Une distorsion des sens due a la jeunesse, ou aux substance chimiques. Ou simplement lenfance quon regarde depuis des temps plus gris. Lenfance ordinaire, sans ce sentiment de perte accablant qui se montre a ladolescence. Sans lironie, sans lamertume. Complétude et rire. Les enfants rient, même malades ou battus ou morts de trouille. Ils rient et jouent. Cétait comme ça au siècle dernier en tout cas. Ou peut-être que le bonheur existe tout compte fait. Peut-être quil est seulement en voie dextinction. Comme les loups. Le bonheur a rampé comme un vieux loup blessé et sest tapi au fond dune grotte. A cause de ce siècle. Tu sais bien. Les temps sont dur pour le bonheur.
Tu sais. Le siècle maudit. Une génération foutue au placard, sans avenir. Il y a plus personne qui est vraiment heureux. Tu sais. Plus personne. Seulement les tous petits enfants. Comme si toute forme de sérénité sétait évanouie avec le siècle. Quand est-ce que tout ça a commencé ? Avec la deuxième guerre mondiale ? La chute du Mur ? La mort de la dernière icône rock ? Personne ne sait. Personne ne sait. Personne ne sait ce quon a foiré qui a tout foutu en lair. Où est-ce quon a merdé ? Où est-ce quon a merdé ?
Quelque chose est arrivé. Quelque chose est arrivé et ça va nous emmener bien au delà de tout ce quon croyait acquis.
Et quelque chose est arrivé et ça la conduit bien au delà de tout ce qui allait de soi.
Et elle pensait que pouvoir respirer nimporte où dans le monde allait de soi. Visiblement non. Pas ici entre Pont Neuf et Châtelet. Pas ici où tant dêtres normaux absorbent leur ration journalière de monoxyde de carbone. Et tout dun coup elle se met à tousser et à étouffer comme si elle émergeait dune longue apnée. Des regards noirs en coin, encore une fois. Elle les supporte de moins en moins. Elle se sent comme une extra-terrestre, comme un monstre, une sale étrangère à la race humaine. Elle en est sûre, la société tente de lexpulser de son monde.
Châtelet. Les portes souvrent. Elle se précipite dehors.
Violence. Foule grouillante. Quelque chose qui résiste en dedans. Violence. Elle a bougé trop vite. Tête qui tourne. Bourdonnement dans ses oreilles. Et colère. Un raz de marée quelle comprend pas. Violence. Un désir persistant de tuer tous ces inconnus qui marchent trop lentement, qui la bousculent et qui sexcusent jamais, qui respirent et parlent et sourient et font des tas de choses. Qui sont heureux. Qui sont heureux comme si il sétait rien passé du tout. Violence. Une pulsion sinistre. Effacer tous ces gens, envoyer valser leur tête avec une hache, la faire exploser dun coup de fusil à pompe, repeindre les pubs criardes du métro avec leur matière grise. Violence. Pensées flippantes.
Fais-les sen aller. Sil te plaît. Fais-les sen aller. Arrête. Arrête de penser à ça. Je ten prie, non. Stop. Arrête. Non. Non. Non.
Châtelet. Elle guette anxieusement le regard des gens quelle croise, pour voir sils ont percé son terrible secret. Cest un monstre. Elle est mauvaise. Elle est folle. Mais les gens continuent à marcher. Pressés. Ils vont bosser frénétiquement. Engoncés dans leurs manteaux et leurs petites vies. Leur regard passe à travers. Et elle se demande si cest mieux comme ça.
Il y a moins de monde ici. Elle sappuie un moment contre le mur. Se calmer. Se calmer. Essayer de penser normalement. Arrêter son délire. Plus que quelque marches et elle est dehors.
Châtelet est derrière. La crise aussi. Ca va aller. Ca va aller maintenant. Plus elle avance, et plus la lumière du jour est intense, comme au bout dun tunnel.
Quatre. Trois. Deux. Un.
Elle est dehors.
De lair.
De la lumière.
Du bruit.
La rue.
Marcher. Continuer à marcher. Elle seffondrerait si jamais elle sarrêtait. Alors marcher, marcher, marcher. Essayer de penser à rien dautre quà ses pas. Lun après lautre. Du rythme pur. Comme une sorte de transe. Un tic-tac régulier dans sa cervelle embrouillée. Le battement apaisant dun cur qui dort.
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Le noir.
Avancer. Avancer encore. Faire des pas qui ne mènent nulle part. Qui ne mèneront jamais nulle part. Envie darrêter. Pas savoir quoi. Peut-être tout. Mais pas avoir le droit. Haïr toute cette routine qui vient de commencer. Envie darrêter, mais pas avoir le choix. Pas raisonnable tout ça. Savoir que ça va nous tuer à petit feu. La normalité. Pas pouvoir y échapper. Même pas en avoir envie. Bien savoir quon va plonger, se noyer, imploser. Sen réjouir presque. Mais avancer, encore, péniblement. Parce quon peut pas sarrêter. Pas le droit. Faut avancer, pas le choix. Se répéter des mots en boucle dans la tête. Des mots qui finalement ne signifient pas grand chose. Voire rien. Limite sils existent. En fait on veut pas le savoir. On sen fout. On a la tête ailleurs. Déjà dans février. Avoir des envies quon contrôle pas bien. Quon contrôle de moins en moins. Des envies de se salir. De savilir. de se faire du mal. Irrémédiablement. Rouvrir des vieilles plaies et sen faire de nouvelles. Et les regarder saigner. Saigner sans sarrêter. Suinter ce liquide noir, ce fluide chaud et corrompu qui vient des profondeurs. Une annihilation pas totale, faut quil reste quelque chose, pour pouvoir encore souffrir. En avoir plus quassez, mais pas pouvoir renoncer. Alors avancer, senfoncer. Besoin de vénérer. Nimporte qui. Envie de tomber à genoux devant des inconnus dans la rue. Envie de se saouler de musique à en devenir sourd. Envie de se saouler tout court. De voir les plafonds tourner jusqu'à en perdre conscience. Et puis envie de rien. Juste dormir. Plus savoir quoi faire. Alors écrire. Et continuer a avancer.
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Il y a cette chose étrange qui tremble au creux de mon ventre. Pas de la faim. Un mélange de peur, et de fatigue. Peut-être. Quelque chose qui résonne, quelque chose de minéral, de sourd et de glacé. La sensation quon va le faire, la certitude quon va partir. Trouver le courage et puis partir. Pour aller où, on le sait pas. Juste partir, cest lessentiel. fuir leur monde pour ne plus étouffer et partir pour linconnu, pour la terre promise, une nouvelle Amérique. Fouler des sols qui nappartiendront à personne, toucher des ciels qui nauront connu personne. Senvoler, partir. Même si on sait que cest une illusion. Même si on nest pas assez naïfs pour croire quon sera libres. Des promesses qui résonnent au fond de ventres tristes. Et qui se battent contre la raison qui sindigne. Des promesses a peine susurrées, quon entend pas bien, a cause du voile invisible, du voile élastique et gluant entre ce monde et le suivant. Des promesses cyniques. Des promesses ingénues. Des promesses quon voudrait croire. Croire. Et puis partir. Se retirer. Laisser tomber. Juste comme ca, sans garde fou. Limpression quon va faire quelque chose dhéroïque alors que ce nest rien de plus quune capitulation. Se rendre. Lâcher les armes. Cest peut-être ça le plus facile maintenant. Trop tard, il ny aura pas de gloire. Se dire quon part sur le quai, pour attendre le train. Se dire que quand il passera, on sera prêt. Tout en sachant très bien que jamais on ne sera prêt. Et quil ny aura pas de train. Illusion. Lillusion de faire un choix et quon en assumera les conséquences. Alors quon deviendra juste un loser. Rien quun putain de loser. Se dire quon va galérer, et presque sen réjouir. Alors quon va regretter, regretter, regretter. Croire quon sait bien ce qui va se passer, après. Se dire que cest pas comme si on avait peur. Savoir quen réalité, on est mort de trouille. Et refuser de laccepter.
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Parce quun jour sans le savoir on chute lentement parce que quelquun ou quelque chose nous a ouvert les yeux et on senfonce dans la léthargie et on dérive les yeux fermés sur le vent dest et personne ne nous retient et le rivage sur lequel on séchoue un jour est peuplé détrangers quon connaît depuis des années, et ça fait du bien dêtre loin à louest mais cest tellement douloureux aussi, on voudrait leur ressembler encore, on voudrait pouvoir parler de ce quils parlent et avoir leurs yeux transparents mais il est bien trop tard, alors on saccroche a notre lucidité illusoire comme a une bouée au sein dune tempête chimique, jour après jour on survit entre le lit et la baignoire, et le soleil chauffé à blanc par le malheur des hommes évapore notre sang de son obscénité, ils se maintiennent et on décline et le lapin blanc à son apogée dans la baignoire envoie des décharges électriques a notre matière grise hallucinée.
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Parce que quand lhomme aura élucidé jusquau dernier électron de sa main assoiffée alors il saura quil nest rien et que rien na de sens et alors ce sera la fin du monde. Mais le juge ne viendra pas, ils vivent le monde leur passe à travers, cest la fin dune ère, ils ne le voient pas, la chute sest amorcée et ils pensent a croître, je suis la cendre dun nouveau monde sur laquelle la ronce senroule déjà mais les yeux pleins de bleu ils regardent vers lhorizon où un soleil radieux en parfaite illusion déverse linstrument de leur mort inutile. Le meilleur des mondes sera pour eux, rien que pour eux, ils courent dans la poussière vers cet avenir qui leur est dû puis un jour, hébétés, baissent les yeux vers leurs mains ensanglantées et à genoux dans la poussière ils respirent leurs morts.
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Dans ma tête il y a une musique, ni triste, ni gaie, juste une musique de fin de siècle. Je suis debout au milieu de la foule, les mains dans les poches, lair décontracté, presque désinvolte. Je ne le suis pas. Je suis debout à lintérieur de moi-même, flottant dans mon fluide spirituel, lair confiant et serein. Je ne le suis pas. Un métro sarrête dans un bruit métallique. Des gens en sortent et passent dans un sens, silhouettes grises fuyant on ne sait quoi. Puis des gens passent dans lautre sens et sengouffrent dans la gueule béante, jusqu'à satiété. Le métro repart. Je reste immobile dans le flot humain. Le siècle nen finit plus de sachever. Cest une fin de siècle heureuse, mais les bouches demeurent tirées vers le bas. Les gens me regardent avec dédain. Non, ils ne me regardent même pas, leur regard passe a travers. Sans le savoir, cest leurs propres vies quils toisent avec mépris. Dans mes oreilles, la musique ne cesse dimaginer la vie comme elle aurait pu être. Une larme séchappe et vient rouler dans le coin de mon il. Et je ne sais pas si cest cette musique aérienne ou la tonne dantidépresseurs que jai avalée, mais pendant une seconde, je ne peux pas mempêcher daimer ces gens.
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